vendredi 8 décembre 2023

Israël-Palestine : vaut-il mieux comprendre ou connaître ?

 

Connaître et comprendre sont deux facultés de l’esprit qui semblent a priori inextricablement liés : peut-on dire qu’on connaît quelqu’un si on ne le comprend pas, et inversement peut-on dire qu’on le comprend si on ne le connaît pas ? Mais dès lors qu’il s’agit de saisir la complexité d’une chose, d’une personne ou d’une situation, ces deux gestes mentaux semblent s’opposer. Connaître implique d’entrer dans la complexité, au risque de s’y perdre, alors que pour comprendre l’esprit a besoin de réduire cette complexité, pour trouver la lumière. Plus on creuse, plus on s’enfonce, moins on y voit clair ! Par ailleurs, la nécessité de survivre a privilégié chez l’humain la compréhension instantanée, à la connaissance qui demande des efforts et du temps. Ainsi notre besoin de comprendre est existentiel alors que notre désir de connaître est facultatif.

L’avènement des médias électroniques, connectés et instantanés, a amplifié cette opposition. Alors que la recherche de connaissance exige une enquête longue, fastidieuse, dont l’issue est toujours incertaine - plus on en sait, plus on prend conscience de l’étendue de notre ignorance -, notre besoin de compréhension du monde est sans cesse satisfait par des algorithmes qui confirment nos préjugés. Ce besoin s’appuie sur deux outils cognitifs de simplification : la généralisation et la dichotomie. Par la première nous ramenons le particulier au général : « les … sont… » (au choix : les femmes, les arabes, les musulmans, les palestiniens ou les juifs,…). Par la seconde nous ramenons tout au partage entre le bien et le mal, les gentils et les méchants, les dominants et les dominés, les oppresseurs et les opprimés.

Ainsi, le Hamas est assimilé à la cause palestinienne, alors même que tout prouve qu’il n’en a rien à faire, et le gouvernement israélien actuel est vu comme le bras armé des juifs du monde entier, alors qu’il n’est soutenu que par une minorité d’entre eux. Cette confusion a été portée à son paroxysme dans certaines universités états-uniennes où des appels au génocide des juifs ont été tolérés au nom de la sacro-sainte liberté d’expression. Au prétexte de la résistance contre un Etat par nature « colonisateur », donc intrinsèquement mauvais, il est légitime de soutenir une organisation fasciste coupable de viols, de tortures, de mutilations et d’enlèvements ; les ennemis de mes ennemis sont mes amis.

Combien de ceux qui « comprennent » la situation en Israël-Palestine, ont fait l’effort de se plonger sérieusement dans la longue Histoire de la création d’Israël, des guerres visant à l’empêcher, des occasions de paix ratées, des organisations ayant intérêt à entretenir le conflit. Le nombre de ceux qui comprennent est tellement supérieur au nombre de ceux qui cherchent à connaître.

jeudi 9 novembre 2023

Pourquoi tant de rage ? Pourquoi tant de haine ?

 

    Il fallait d’abord pleurer les victimes du carnage perpétré par le Hamas, il fallait ensuite réfléchir à ses causes. Des experts, historiens, politologues, journalistes, ont produit des analyses documentées et pertinentes. Mais une question reste encore sans réponse : d’où vient cette rage qu’aucune raison stratégique ne suffit à expliquer ? Au-delà des islamistes fanatiques, qu’est-ce qui pousse des hommes à ne pas se contenter de tuer, mais à massacrer, violer, mutiler, torturer, probablement depuis la nuit des temps, particulièrement à l’occasion de guerres comme en Allemagne, au Kosovo, au Rwanda, en Syrie, en Ukraine ou en Israël ?

A cette question, un grand historien, spécialiste des deux guerres mondiales, a répondu : « parce qu’ils le peuvent ». Cette idée simple a une grande portée anthropologique. Elle signifie qu’en chacun de nous il existe un fond de rage, un agent dormant attendant qu’une autorité, une religion, une idéologie, une guerre, une situation l’autorise à passer à l’acte.

Cette idée éclaire aussi d’une lumière particulière la multiplication des actes antisémites depuis le pogrom du Hamas et les bombardements de Gaza qui y ont répondu. Soudain les digues ont sauté, rendant soudain parfaitement légitime, au nom de la cause palestinienne, d’exprimer ouvertement son antisémitisme par des mots, des coups de poing ou de couteau,…ils le peuvent !

            La tragédie israélo-palestinienne n’a pas exacerbé l’islamophobie, elle a exacerbé l’antisémitisme ; elle ne l’a pas généré, elle en a juste révélé l’ampleur, jusque-là contenue - en France en tout cas - par des normes morales, des lois, une stigmatisation sociale. Constat amer et habituel : l’antisémitisme est la chose du monde la mieux partagée, il existe dans tous les pays, même ceux où il n’y a plus de juifs - en Pologne, en Roumanie -, même ceux où il n’y en a pratiquement jamais eu, comme au Japon. Pourquoi 15 millions de personnes dispersées sur toute la Terre obsèdent un milliard d’individus, dans au moins 120 pays, (d’après une étude internationale citée sur France Culture - L’esprit public, 5 nov. 2023). Pourquoi y a-t-il « un peuple élu par la haine universelle »*? (Léon Pinsker Avertissement d’un juif russe à ses frères, 2006). Peut-être pour être l’objet toujours disponible de ce fond intime de rage sur lequel défouler les frustrations, les humiliations, le désespoir, le malheur. Les juifs servent à ça.


vendredi 20 octobre 2023

Est-ce qu'un mort en vaut un autre ?

 

Nous qui vivons en toute quiétude, bien au chaud dans nos maisons, nous qui trouvons le soir en rentrant la table mise et des visages amis*… comment pouvons-nous penser l’impensable ? L’impensable : ce que ressentent les israéliens face au retour des pogroms, ce que ressentent les gazaouis sommés de déguerpir la peur au ventre, sous les bombes, ce que ressentent les proches de Dominique Bernard. Remarquons d’abord que, contrairement au professeur et aux israéliens massacrés, certains morts n’ont pas de noms ni de visages, ils n’existent pour nous que sous la forme de chiffres, des ombres derrière des nombres. Il y a donc de fait une échelle de valeur des vies, et des biais de couverture médiatique en fonction de la proximité géographique ou culturelle. Par ailleurs dès que les morts sont liées au conflit israélo-palestinien, des préjugés profondément ancrés en nous, nous font adopter une échelle de valeur selon que les victimes sont israéliennes ou palestiniennes. Un biais d’empathie différentielle, doublé d’un biais de confirmation par le choix de nos sources d’information : les médias – nos médias - pensent comme nous. Si l’on fait taire une minute nos a priori, une morale minimale s’impose : les morts se valent tous par le drame d’une vie brutalement interrompue, et par la souffrance de leurs proches.

Par contre les responsables ne se valent pas. D’un côté une organisation islamo-fasciste qui tient Gaza sous sa férule totalitaire, sans possibilité de contestation, qui massacre de sang froid des femmes et des enfants parce qu’ils sont juifs ; de l’autre un Etat qui riposte par des bombardements tuant des innocents sans les viser délibérément, un gouvernement d’extrême droite mais élu dans un Etat démocratique où l’opposition peut s’exprimer, où la contestation est possible, où des commissions d’enquête évalueront la gestion de ce conflit sanglant et l’incurie du gouvernement Netanyahou.

Bien sûr ces faits résultent d’une Histoire longue et complexe, jalonnée d’horreurs, d’injustices, d’expulsions, d’occupations, et aussi de volontés de paix réduites au silence par une spirale de haine. L’Histoire avec une grande hache. Mais ceux qui renvoient dos à dos crimes de guerre contre crimes de guerre, résistance féroce contre occupation brutale, « la guerre c’est horrible pour tout le monde », ceux-là doivent être nommés « négationnistes ».


·         *D’après Primo Lévi, premiers vers du poème introductif à « Si c’est un homme »

jeudi 12 octobre 2023

Quels préjugés nous empêchent de reconnaître le Mal absolu ?

 

Pour Kant, le Beau est ce qui plaît universellement, et sans concept : dire d’une chose qu’elle est belle, en ce sens, c’est dire que tout être de raison, sans a priori ni préjugés, sans critères objectifs, devrait pouvoir le dire. Ainsi on peut penser comme Mal absolu ce qui devrait révulser toute conscience morale, universellement et sans concept. Qui peut nier que l’acte perpétré par le Hamas relève de cette catégorie ?

Face au Mal absolu, il n’y a d’abord qu’une réaction de révulsion, de soutien inconditionnel à ceux qui en sont victimes, et de condamnation immédiate et inconditionnelle de ses auteurs. Admettre cela c’est congédier l’esprit de finesse et de nuance, car l’idée d’absolu interdit toute justification, toute condition, toute dépendance, toute explication. Le temps de l’analyse viendra … plus tard. Face au nazisme, au génocide des Tutsi, au régime Khmer rouge,…, il fallait d’abord combattre et agir, non disserter sur ce qui les a rendu possible.

Cependant l’esprit a besoin de sens, de compréhension, d’explication, car tout acte relève d’une logique qui peut être explicitée. Ainsi les experts patentés de l’esprit de finesse et de nuance qui font profession de leur expertise, qui ont des livres ou des articles à vendre, ou pensent à leur électorat, répugnent à l’idée d’un Mal absolu qui leur clouerait le bec. Il faut tout de suite analyser, nuancer, prendre position, adopter une posture : Oui mais le peuple palestinien vit à Gaza dans des conditions indignes, Oui mais le gouvernement israélien actuel est d’extrême droite, Oui mais il y a eu des horreurs des deux côtés, Oui mais il s’agit d’une guerre asymétrique. Pour discuter, l’esprit de finesse a besoin de concepts discutables : « terrorisme », « crime de guerre », voire « acte de résistance »,… Ce dernier est tout particulièrement odieux et fallacieux : imagine-t-on les résistants, face à l’occupant nazi, investir un village allemand et massacrer tous ses habitants ? « Crime de guerre » ne l’est pas moins, car il ne s’agit pas du tout d’un acte de guerre visant à détruire des positions ennemies ou occuper un territoire, avec quelques actes cruels en marge des opérations militaires. Enfin « terrorisme » renvoie à un petit groupe de fanatiques, ou, instrumentalisé par une propagande, il désigne simplement les combattants du camp d’en face. Le seul concept qui s’imposerait est celui de « crime contre l’Humanité », mais je ne l’ai lu nulle part, alors que l’on glose ad nauseam « terrorisme ou crime de guerre ?  ».

Comment comprendre que face au Mal absolu, face à un tel crime contre l’humanité, les manifestations semblent ne concerner que la communauté juive, quelques intellectuels, des élus, des leaders d’opinion ? Quels préjugés sur la Palestine, Israël, les juifs, les musulmans, empêchent les autres d’exprimer un soutien au peuple d’Israël, et une condamnation sans faille de la nouvelle incarnation du Mal absolu : le Hamas ?

dimanche 24 septembre 2023

Comment ne pas désespérer ?

 

Le « travail de deuil » conçu par une psychiatre états-unienne, Elisabeth Kübler-Ross, décrivait à l’origine les étapes par lesquelles passe une personne qui apprend qu’elle va mourir. Par analogie ce modèle peut nous servir à comprendre notre attitude face au double basculement écologique et anthropologique en cours. Le premier est d’une telle évidence qu’il masque le second non moins grave.

Le néolithique a marqué pour les humains le début d’un long processus : le passage d’une soumission à ce qui ne dépend pas de nous – la nature sauvage pour le dire simplement - à la maîtrise de ce qui dépend de nous – la nature domestiquée. Mais cette maîtrise devenue folle par l’effet de l’avènement du capitalisme techno-industriel consumériste, provoque sous nos yeux le basculement écologique qui se doublera à court terme d’un basculement civilisationnel : la fin de la société de consommation, et des institutions qu’elle rend possibles.

Le déni, la sidération, la colère, le marchandage, la dépression, la résignation, l’acceptation, la reconstruction, sont décrits comme les étapes nécessaires d’un deuil, d’une mort annoncée, et par analogie l’acceptation d’une perte qui semble inéluctable.

En ce qui me concerne, sorti depuis longtemps du déni, je suis entré comme beaucoup dans une phase de marchandage avec mon empreinte carbone - moins de viande, moins d’avion, plus de vélo, plus de bio,… Je soigne ainsi comme beaucoup mon éco-anxiété en me disant que, moi au moins, je vais dans la bonne direction. Mais globalement, l’appel à la responsabilité individuelle est illusoire et démobilisateur face à l’enjeu véritable : la sortie de la société techno-industrielle consumériste. Celle-ci est retardée par nous, consommateurs des pays riches, mais essentiellement par l’action de la classe qui la promeut et la finance, ceux / celles qui possèdent les moyens de production - que Marx appelait la « classe bourgeoise » - les 0,1% qui possèdent personnellement les moyens de productions, mais aussi les détenteurs d’un portefeuille d’actions substantiel, les cadres supérieurs qui gèrent et organisent la production, les idéologues néo-libéraux, les communicants qui organisent la résignation ou le marchandage - la transition énergétique qui signifie au fond tout changer pour que rien ne change. La colère viendra quand une masse critique d’individus aura pris conscience de cet enjeu. Mais le problème avec la colère, c’est qu’on ne sait jamais quels boucs émissaires elle va désigner, quel régime politique monstrueux elle peut engendrer. Comment ne pas désespérer ?

Le désespoir est une des étapes du deuil. Il faut le dépasser en affrontant le plus lucidement possible la réalité, car « La plus haute forme de l’espérance est le désespoir surmonté »*.

* Georges Bernanos – Conférence aux étudiants brésiliens, Rio de Janeiro (22 décembre 1944).

vendredi 16 juin 2023

Dans quelle(s) guerre(s) sommes-nous engagés ?

 

Cette question fait immédiatement penser à la guerre de Poutine contre l’Ukraine. Nous – Français et Européens - sommes pris dans cette guerre, même si celle-ci se déroule exclusivement sur un autre territoire que le nôtre, sans soldats français impliqués. Mais il y a une autre guerre à laquelle nous participons directement.

« On devrait être en économie de guerre climatique ». C’est l’appel de François Ruffin pour orienter d’urgence notre économie vers une transition écologique : sortir des énergies fossiles, investir massivement dans les alternatives en matière de transport, d’isolation des bâtiments, de sortie de l’agro-industrie intensive, de ré-industrialisation… Cet appel risque de masquer ce fait : nous sommes déjà depuis longtemps engagés dans une guerre économique globale contre les espèces vivantes, les sols, les sous-sols, les forêts, les nappes phréatiques, les lacs, les mers, les océans, bref la« nature » réduite à un stock de ressources organiques et minérales à transformer en profits « quoi qu’il en coûte ». Nous sommes donc déjà dans une économie de guerre, ne faudrait-il pas promouvoir une économie de sortie de la guerre ?

La métaphore de la guerre est selon moi pleine de sens : il y a des perdants et des gagnants, il y a des morts, humains et non-humains, il y a des bellicistes, des résistants, et une énorme masse de suivistes. Les bellicistes sont les technocrates serviteurs des marchés financiers et les cadres dirigeants des lobbies industriels, les résistants sont les militants et les activistes présentés comme « éco-terroristes », les suivistes constituent la masse des individus enrôlés malgré eux dans une guerre jadis invisible, dorénavant d’une aveuglante évidence.

La métaphore de la guerre est mobilisatrice, elle oblige à se situer. Pas d’espace neutre, pas de Suisse, la guerre est partout et nulle part, nous y sommes engagés que nous le voulions ou pas. Si nous ne faisons pas partie des résistants, nous pouvons au moins minimiser notre participation à l’effort de guerre, soutenu par nos jobs, notre consommation, nos modes de vie, nos voyages. Il n’y a pas de guerre sans armée, et pas d’armée sans engagés.

samedi 27 mai 2023

Sommes-nous en "décivilisation"?

 

Les Civilisations sont des formes historiques complexes qui évoluent vers une apogée avant de décliner, disparaître et laisser place à d’autres Civilisations. L’Histoire humaine est scandée par la vie et la disparition de ces entités. La fin d’une Civilisation est multifactorielle, mais on peut relever trois causes principales : un effondrement de ses ressources matérielles, un affaissement des institutions d’autorité qui la structurent et la font perdurer, une guerre d’anéantissement par une Civilisation plus puissante.

Il faut distinguer la Civilisation comme forme historique évolutive et la civilisation* comme processus dynamique universel : l’intégration individuelle et sociale des différentes formes de la civilité. C’est ce sens qui est visé par M. Macron quand il dénonce « un processus de décivilisation » en réaction à la violence de trois faits divers récents : l’attentat contre un maire, le meurtre d’une infirmière et l’accident où trois jeunes policiers ont trouvé la mort. Le premier a été fomenté par un groupe d’extrême droite, le second est l’acte d’un psychotique, le troisième est un accident de la route causé par l’alcool et la drogue. L’extrême hétérogénéité de ces trois évènements dramatiques témoigne immédiatement du flou de l’expression « décivilisation ».

Par ailleurs celle-ci renvoie à deux sources totalement antinomiques : Norbert Elias, un des plus grands sociologues du XXème siècle, et Renaud Camus, un écrivain ouvertement raciste et antisémite. Pour Elias, depuis la Civilisation médiévale, il y a un processus de civilisation* par la pacification progressive des mœurs, l’adoption de normes – politesse, bonnes manières - qui disqualifient peu à peu l’usage de la violence. Ce processus peut s’interrompre, voire régresser, comme Elias l’analyse dans son pays d’origine – cf son dernier ouvrage Les Allemands paru en 1989. Pour le second il y a actuellement en Occident un processus de décivilisation – titre de son ouvrage paru en 2011 - dont la cause serait le « grand remplacement » des populations européennes autochtones par des groupes étrangers, inassimilables, dont la culture et la religion visent l’anéantissement de la Civilisation chrétienne.

            La « décivilisation » évoquée par M. Macron est une formule ambiguë car on ne sait pas a priori à quel concept elle renvoie. Elias est peu connu en dehors des cercles érudits, Camus l’est un peu plus, et surtout ses thèses ont été banalisées et largement diffusées par Eric Zemmour adoubé par Vincent Bolloré et son empire médiatique. Alors je rejoins ceux qui pensent que M. Macron s’adresse en fait aux xénophobes  et aux racistes : ce qui menace notre Civilisation, ce n’est ni l’effondrement écologique ni l’effritement des institutions de service public, c’est le « grand remplacement » avatar fantasmatique des invasions barbares.