La présence (quasi) certaine du/de la
candidat(e) du R.N. au second tour de la prochaine élection présidentielle,
avec une réelle possibilité de l’emporter, accentuera considérablement le phénomène
du vote utile. Lors des derniers
scrutins, les électeurs pouvaient croire que quelque soit le challenger, un front républicain se constituerait pour
barrer la route à Marine Lepen, on pouvait donc continuer à choisir au premier
tour le candidat que l’on préférait, sans se préoccuper de ce que les autres
préfèrent. La donne a changé, il s’agit à présent de discerner, parmi une flopée
de candidat-e-s, celui ou celle qui a le plus de chance de l’emporter au 2ème
tour face au duo Lepen-Bardella (L.B.) qui, quoiqu’on en dise, représente une
grave menace de dérive fasciste. Ce jeu s’apparente à la métaphore du Concours de beauté utilisé par J.M.
Keynes en 1936 pour illustrer le fonctionnement du marché boursier. Ce concours,
organisé par un journal anglais, consistait à classer les six plus belles parmi
cent jeunes femmes, le gagnant étant celui/celle dont le classement se rapprocherait
le plus du classement collectif de tous les participants. Dans ce jeu, il ne
s’agit donc pas d’exprimer sa propre croyance, mais de deviner ce que les
autres croient, voire ce que les autres croient que tout le monde croit.
Ainsi quelles que soient nos
préférences, si l’on veut à tout prix éviter le pire, il faudra voter pour… celui
ou celle dont on pense qu’il/elle sera choisi(e) par la majorité des autres. Dans
ce contexte, les enquêtes d’opinions étant l’élément déterminant pour objectiver
la perception de la croyance collective, le profil du meilleur challenger sera
façonné petit à petit par la succession des sondages et des analyses, boostés
par les algorithmes des réseaux sociaux, instrumentalisés par des structures de
pouvoir.
En 2027 le vote utile achèvera la mutation pathologique du scrutin majoritaire :
au 1er tour je sélectionne, en fonction des sondages et des analyses
expertes, celui ou celle dont je peux raisonnablement penser qu’il/elle a le
plus de chance de passer au 2d tour et de battre le duo L.B. (raisonnement valable
bien sûr uniquement pour ceux et celles qui rejettent absolument l’option L.B.).
Le vote utile apparaît alors comme le
stade ultime de la dégradation du sens de l’élection, et donc de notre démocratie
elle-même. Devant une flopée de candidats, il suffira de réunir 20% environ des
suffrages exprimés (soit environ 15% des inscrits) pour figurer au 2ème
tour, et profiter d’un hypothétique Front républicain. Même si une majorité
vous rejette, il suffira qu’elle vous rejette moins que L.B.
Espoir de régénération démocratique, il
existe une alternative documentée et expérimentée au vote majoritaire : le
jugement
majoritaire à un tour. Chaque électeur note chaque candidat (e) sur une
échelle à 6 paliers entre Très bien,
jusqu’à A rejeter. L’élu(e) est ainsi
à la fois le/la plus apprécié(e) et le/la moins rejeté(e). Par ce système l’élection
reprend sons sens car les citoyens, dispensés des calculs stratégiques, retrouvent
leur capacité politique à discerner la valeur intrinsèque de chaque candidat(e).