Les éleveurs refusant violemment une
politique sanitaire décidée sans eux s'inscrivent dans la brèche ouverte par
les Gilets jaunes : une exigence démocratique (RIC, conventions citoyennes,
participation, refus de l'autoritarisme technocratique,...), couplée à un rejet
de la politique réglementaire et procédurale qui produit des règles décidées en
haut au nom du bien commun. Faut-il alors se résoudre à opposer l’idéal démocratique
et l’exercice de la fonction politique ?
Démocratie est un concept flou car
invoquer le gouvernement du Peuple implique
qu'on sache précisément ce qu’on entend par le vocable « peuple ». À
l'origine athénienne, le Demos, l’ensemble des citoyens, excluait les femmes,
les métèques et les esclaves. Par la suite démocrate était un terme hyperpéjoratif
car peuple signifiait la plèbe, une
masse inculte et misérable, uniquement mue par ses passions. La démocratie élective
majoritaire s'est imposée en Occident au XIX siècle comme légitimation d’un système
représentatif par nature aristocratique : le gouvernement du peuple – réduit à la majorité des
suffrages exprimés - par les meilleurs, une élite élective. Cet assemblage a
tenu par l’affirmation du principe méritocratique : tout citoyen peut a
priori accéder à toutes les fonctions. Hélas, aujourd'hui beaucoup plus qu’hier,
l'avenir d'un enfant est, sauf rares exceptions, surdéterminé par la catégorie sociale
de ses parents. Par cet effet la classe populaire (ouvriers et employés) représente
45% de la population, mais à peine 6% des députés. Constat tragique mais significatif
: ce sont les partis des extrêmes qui font le plus de place aux classes populaires.
Par
ailleurs l’idée de Peuple renvoie à
un ensemble unifié homogène et harmonieux qui s’opposerait par essence à une Élite toute aussi unifiée et homogène.
Or la réalité concrète du peuple, corps des citoyens, comme de ses élites - est
un agglomérat hétérogène de groupes variés aux valeurs et aux intérêts distincts.
Si l’on revient au sens propre de l’idéal
démocratique - gouvernement du peuple,
par le peuple pour le peuple - où citoyen désigne autant l’acceptation d’être gouverné que la capacité
à pouvoir gouverner, notre régime politique représentatif, est de fait oligarchique
et de moins en moins démocratique. Par contre il est de plus en plus politique, au sens d'une négociation agonistique
permanente entre une multitude de partis, en tous points opposés, qui prétendent
chacun représenter le Peuple, alors-même
qu’ils ont de moins en moins d'adhérents, et qu’ils génèrent plus de défiance
que d’adhésion.
Nous sommes fascinés par le show d’une campagne
électorale permanente, obnubilée par la question présidentielle, occultant
celle, autrement cruciale, d’une anti-politique
démocratique en guerre contre une politique
antidémocratique. Si nous continuons à occulter cette question, la fin de
la démocratie est notre horizon inéluctable.