vendredi 16 octobre 2026

Un système algorithmique peut-il produire une œuvre littéraire ?

 

 

Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ? Quelle est cette émotion particulière qu'elle suscite en nous ? Ces questions type bac de philo se posent aujourd'hui de façon cruciale à propos d'un ouvrage phare de la rentrée littéraire, C'était ça ou mourir de l'écrivain haïtien Télyson Orélien.

Malgré les dénégations de l’« auteur », les arguments mettant en évidence qu'il s'agit d'un ouvrage écrit en majeure partie avec une IA, m'ont semblé convaincants. Pourtant par curiosité je l'ai acheté et lu, j'avoue que j'ai ressenti une vraie émotion littéraire. Je suis d'autant plus troublé que je fais partie de ceux-celles qui considèrent l'arrivée des IA génératives comme une catastrophe, la fin possible de l'écriture humaine, et au delà un outil de domination, de manipulation, de contrôle et de coercition totalement inédit dans l'Histoire, aux mains de gigantesques structures de pouvoir.

Deux questions se posent selon moi :

1)    Une œuvre littéraire peut-elle être produite par une IA ?

2)    Que révèle cette affaire sur l’emprise croissante de l’IA sur ce qu’on pensait jusque là être le propre de l’être humain ?

1) Selon moi, le geste de T. Orélien évoque, non un plagiat mais les Ready made de Marcel Duchamp : l'artiste choisit un objet qu’il n’a pas produit, l'expose dans un lieu dédié à l'art, lui donne un nom. L’objet devient par ce geste-même une œuvre d'art, c'est le récepteur qui valide par son regard l'intention de l'artiste. Ainsi le livre mérite selon moi d’être qualifié d’œuvre littéraire. L'escroquerie consiste à présenter le livre comme écrit par ce qu’on appelle encore un auteur. Mais on ne peut pas dire que le texte produit par l'IA n’est pas « humain » car il puise dans le fond infini des textes existants pour y faire jouer la mécanique de la langue. Par contre, ce n'est plus un sujet qui s'exprime en son nom-propre, c'est le langage anonyme, le prêt à parler calculable, matière brute universelle façonnable par des outils statistiques surpuissants.

2) Ce qui se joue dans cette affaire c’est la présomption d'humanité de l'auteur, donc la disparition de l’auteur, et la fin d’une ère : auparavant la valeur, l’effort, l’art, c’était l’acte d’écrire, lire était une activité triviale, dorénavant lire demandera plus de temps et d’efforts qu’écrire. Au-delà, cette affaire marque le début de la fin du privilège du sujet, le « je pense » de Descartes balayé par le « ça parle » de Lacan, formule synthétique de la philosophe Judith Revel. Mais qui lira des livres sans auteur ? Des IA pour en produire d’autres à l’infini, réalisation du rêve de Borgès : la bibliothèque universelle de tous les livres possibles.

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