Nous souffrons d’une illusion d’optique
temporelle, un biais cognitif qui rend un gain immédiat plus grand qu’un autre,
supérieur, mais éloigné dans le temps. C’est la version temporelle d’une l’illusion
visuelle banale : un petit objet vu de près semble dépasser un autre, bien
plus grand, mais loin de l’observateur. « Un tiens vaut mieux que deux tu
l’auras », le sens commun fait même de ce biais une vertu. C’est ce privilège
du présent sur un futur forcément incertain qui fait que les fumeurs négligent la
disproportion abyssale entre leur petit plaisir et les souffrances du cancer qui
les guette.
Aujourd’hui nous ne pouvons plus ignorer
que notre mode de vie est incompatible avec le maintien d’une habitabilité terrestre
pour la majeure partie de l’humanité. Nous sommes rassurés à peu de frais par une
transition énergétique qui nous permettrait de continuer comme avant, au prix
de voitures électriques, d’éoliennes, de panneaux solaires et de pompes à chaleur.
Notre classe politique cultive cette illusion inter-temporelle pour deux raisons
structurelles : 1) la professionnalisation provoque une aversion du personnel
politique pour ce qui risque de compromettre une éventuelle réélection, 2) la
moyenne d’âge des député-es, comme du corps électoral, est supérieure à 50 ans,
ce qui implique que des décisions coûteuses avec des effets dans 20, 30 voire
50 ans ne les concernent pas. Pour le dérèglement climatique, l’illusion
d’optique temporelle n’est pas un gain immédiat préférable à un gain supérieur
dans le futur, mais une véritable cécité de l’impact de notre façon de vivre
sur l’équilibre fragile de la biosphère. Les sacrifices ou les changements
radicaux à faire aujourd’hui semblent énormes face à l’incertitude du bénéfice
à en attendre, Quand ? Pour qui ? Où ? Juste une vie supportable
pour nos petits enfants.
Face à ce constat, l’élection de 2027
apparaît pour beaucoup comme l’une des dernières possibilités de prendre cette
catastrophe au sérieux, oser s’engager dans un changement de direction. Mais,
comme beaucoup, je pense que les politiques ont trop à perdre pour se risquer
hors de la doxa d’une transition énergétique, nécessaire mais totalement
insuffisante. Il faudrait que les gens qui vivront en 2100 aient voix au
chapitre. Que nous diraient-ils de faire ? Subissant les conséquences matérielles
de notre incurie, ils verraient mieux que nous les bifurcations que nous n’avons
pas osé prendre, par faiblesse de la volonté, illusion d’optique temporelle,
négligence,…
L’économiste japonais Tatsuyoshi Saijo a développé
le Future Design,
une méthode de planification participative intégrant des citoyens imaginaires
venus du futur. Cette méthode est inspirée d’une pratique des Iroquois
intégrant pour leurs décisions les intérêts des sept prochaines générations.
Cette assemblée de futur réunirait des citoyens endossant le rôle d’une
personne de leur âge vivant en 2060. Ce voyage imaginaire dans le temps stimule
la créativité. Ainsi nos petits enfants nous parlent, écoutons-les. Et si nous
osions cette expérience, entre nous ?