Victor Klemperer, fin analyste de la
propagande nazie, avait compris que « les
mots peuvent être comme de minuscules gouttes d'arsenic : on les avale sans y
prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu'après quelque
temps, l'effet se fait sentir ». Ce diagnostic est encore plus pertinent
aujourd’hui, car la propagande a profondément changé de nature ; à l'ère
des réseaux, le langage n’est plus tant un vecteur d’idées qu’un bain immersif fait
de mots, d’éléments de langage, de formules, de slogans,... Dans le
bourdonnement incessant et désordonné du flux de signes, les discours marquent
moins notre esprit que la prolifération de certains mots qui nous traversent
sans qu'on les remarque, diffusant de minuscules
gouttes d’arsenic : une charge émotionnelle, des connotations, des
présupposés, des associations, qui nous imprègnent et déterminent nos idées, nos
actions. Parmi ces mots opérant en nous, à notre insu, beaucoup plus
insidieusement que des discours structurés, je distingue les mots-cloches et les mots-poisons.
Les mots-cloches
sont neutres en eux-mêmes, mais leur répétition insistante, comme les cloches
de l’église appelant les fidèles, agit sur les esprits. Ainsi sécurité, immigration, identité,
sont des signes avant-coureurs de la conquête du pouvoir par le R(F)N. Ce qu'on
a coutume d'appeler « dédiabolisation »
n'est donc pas tant le résultat d'une stratégie organisée, que celui d'une mise
en condition lexicale par les médias et les algorithmes. Les électeurs n'ont au
fond de "bonnes raisons" de voter R(F)N que parce qu'ils baignent
dans un bain de mots-cloches qui
rendent ces raisons "bonnes".
Les mots-poisons
par contre sont toxiques en eux-mêmes, ainsi : intelligence artificielle, Grand remplacement et antisionisme. 1) L'intelligence
supposait jusqu'à présent une subjectivité, un projet de sens. En nommant
"intelligence" un dispositif
statistique automatisé, au service de gigantesques structures de pouvoir, nous
nous accoutumons petit à petit, à déléguer nos fonctions intellectuelles supérieures.
2) Le grand remplacement, fantasme
paranoïaque d'extrême droite, est repris par J. L. Mélenchon, en une sens
certes différent, mais participant à la lente diffusion de ce poison, aggravant
par ailleurs la confusion entre gauche et droite, extrême gauche et extrême
droite. 3) L'antisionisme entretient l'ambiguïté
entre le projet socialiste des fondateurs d'Israël, le gouvernement actuel d'extrême
droite, les colonies illégales et les suprématistes juifs fanatiques. Etant
donné que la grande majorité des juifs considèrent que l'existence d'Israël est
nécessaire comme refuge ultime face à l'antisémitisme persistant, l'antisionisme n’est rien d’autre que le
masque de l'antisémitisme.
Que faire contre les mots-poisons ? Être conscient de leur effet et lever leur ambiguïté :
renommer les IA « Perroquet
stochastique » ou « images
hypertruquées » ; plutôt que le très ambigu « antisionisme », dénoncer clairement
et précisément la politique d’extermination du gouvernement israélien d’extrême
droite ou les colons racistes et suprémacistes en Cisjordanie.