Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ? Quelle est cette émotion particulière qu'elle
suscite en nous ? Ces questions type bac de philo se posent aujourd'hui de
façon cruciale à propos d'un ouvrage phare de la rentrée littéraire, C'était
ça ou mourir de l'écrivain
haïtien Télyson Orélien.
Malgré les dénégations de l’« auteur », les arguments mettant en évidence
qu'il s'agit d'un ouvrage écrit en majeure partie avec une IA, m'ont semblé
convaincants. Pourtant par curiosité je l'ai acheté et lu, j'avoue que j'ai
ressenti une vraie émotion littéraire. Je suis d'autant plus troublé que je
fais partie de ceux-celles qui considèrent l'arrivée des IA génératives comme
une catastrophe, la fin possible de l'écriture humaine, et au delà un outil de
domination, de manipulation, de contrôle et de coercition totalement inédit
dans l'Histoire, aux mains de gigantesques structures de pouvoir.
Deux questions se posent selon moi :
1) Une œuvre littéraire peut-elle être produite
par une IA ?
2) Que révèle cette affaire sur l’emprise
croissante de l’IA sur ce qu’on pensait jusque là être le propre de l’être
humain ?
1) Selon moi, le geste de T. Orélien
évoque, non un plagiat mais les Ready made de Marcel Duchamp : l'artiste
choisit un objet qu’il n’a pas produit, l'expose dans un lieu dédié à l'art,
lui donne un nom. L’objet devient par ce geste-même une œuvre d'art, c'est le
récepteur qui valide par son regard l'intention de l'artiste. Ainsi le livre mérite
selon moi d’être qualifié d’œuvre
littéraire. L'escroquerie consiste à présenter le livre comme écrit par ce
qu’on appelle encore un auteur. Mais on
ne peut pas dire que le texte produit par l'IA n’est pas « humain » car
il puise dans le fond infini des textes existants pour y faire jouer la mécanique
de la langue. Par contre, ce n'est plus un sujet qui s'exprime en son
nom-propre, c'est le langage anonyme, le prêt à parler calculable, matière
brute universelle façonnable par des outils statistiques surpuissants.
2) Ce qui se joue dans cette affaire c’est la présomption d'humanité de
l'auteur, donc la disparition de l’auteur, et la fin d’une ère :
auparavant la valeur, l’effort, l’art, c’était l’acte d’écrire, lire était une activité
triviale, dorénavant lire demandera plus de temps et d’efforts qu’écrire. Au-delà,
cette affaire marque le début de la fin
du privilège du sujet, le « je pense » de Descartes balayé par le
« ça parle » de Lacan, formule synthétique de la philosophe Judith
Revel. Mais qui lira des livres sans auteur ? Des IA pour en produire d’autres
à l’infini, réalisation du rêve de Borgès : la bibliothèque universelle de
tous les livres possibles.