vendredi 15 mai 2026

Le vote utile, stade ultime de la perte du sens démocratique ?

 

La présence (quasi) certaine du/de la candidat(e) du R.N. au second tour de la prochaine élection présidentielle, avec une réelle possibilité de l’emporter, accentuera considérablement le phénomène du vote utile. Lors des derniers scrutins, les électeurs pouvaient croire que quelque soit le challenger, un front républicain se constituerait pour barrer la route à Marine Lepen, on pouvait donc continuer à choisir au premier tour le candidat que l’on préférait, sans se préoccuper de ce que les autres préfèrent. La donne a changé, il s’agit à présent de discerner, parmi une flopée de candidat-e-s, celui ou celle qui a le plus de chance de l’emporter au 2ème tour face au duo Lepen-Bardella (L.B.) qui, quoiqu’on en dise, représente une grave menace de dérive fasciste. Ce jeu s’apparente à la métaphore du Concours de beauté utilisé par J.M. Keynes en 1936 pour illustrer le fonctionnement du marché boursier. Ce concours, organisé par un journal anglais, consistait à classer les six plus belles parmi cent jeunes femmes, le gagnant étant celui/celle dont le classement se rapprocherait le plus du classement collectif de tous les participants. Dans ce jeu, il ne s’agit donc pas d’exprimer sa propre croyance, mais de deviner ce que les autres croient, voire ce que les autres croient que tout le monde croit.

Ainsi quelles que soient nos préférences, si l’on veut à tout prix éviter le pire, il faudra voter pour… celui ou celle dont on pense qu’il/elle sera choisi(e) par la majorité des autres. Dans ce contexte, les enquêtes d’opinions étant l’élément déterminant pour objectiver la perception de la croyance collective, le profil du meilleur challenger sera façonné petit à petit par la succession des sondages et des analyses, boostés par les algorithmes des réseaux sociaux, instrumentalisés par des structures de pouvoir.

En 2027 le vote utile achèvera la mutation pathologique du scrutin majoritaire : au 1er tour je sélectionne, en fonction des sondages et des analyses expertes, celui ou celle dont je peux raisonnablement penser qu’il/elle a le plus de chance de passer au 2d tour et de battre le duo L.B. (raisonnement valable bien sûr uniquement pour ceux et celles qui rejettent absolument l’option L.B.). Le vote utile apparaît alors comme le stade ultime de la dégradation du sens de l’élection, et donc de notre démocratie elle-même. Devant une flopée de candidats, il suffira de réunir 20% environ des suffrages exprimés (soit environ 15% des inscrits) pour figurer au 2ème tour, et profiter d’un hypothétique Front républicain. Même si une majorité vous rejette, il suffira qu’elle vous rejette moins que L.B.

Espoir de régénération démocratique, il existe une alternative documentée et expérimentée au vote majoritaire : le jugement majoritaire à un tour. Chaque électeur note chaque candidat (e) sur une échelle à 6 paliers entre Très bien, jusqu’à A rejeter. L’élu(e) est ainsi à la fois le/la plus apprécié(e) et le/la moins rejeté(e). Par ce système l’élection reprend sons sens car les citoyens, dispensés des calculs stratégiques, retrouvent leur capacité politique à discerner la valeur intrinsèque de chaque candidat(e).

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