jeudi 6 novembre 2014

Les manifs sont-elles une pathologie de la démocratie ?



En régime démocratique, l’opinion publique s’exprime « normalement » par le vote ou la participation à des instances délibératives. Alors, en se rassemblant sur la voie publique, un groupe de citoyens manifeste qu’il s’estime pas - ou mal - pris en compte dans une décision. Par ce moyen, il entend faire pression sur ceux qui sont en charge de la décision. Cette pression se mesure quantitativement par le nombre d’individus mobilisés, et s’évalue qualitativement par le fait de braver la loi, d’affronter physiquement la police, ou de détruire des biens matériels. Ainsi la manif’ exprime concrètement le degré de colère de ceux et celles qui s’estiment oubliés, sacrifiés, dans le processus décisionnel, ou d’indignation de ceux et celles qui se posent en défenseurs de certains biens, certaines valeurs, jugés inaliénables et, comme tels, soustraits à la sphère de la décision politique. L’actualité récente offre de nombreux exemples de ces deux catégories de manifestation : l’éco-taxe, les agriculteurs en colère, la manif pour tous, le barrage de Sivens, l’aéroport Notre Dame des Landes, la ferme des 1000 vaches,… Tous ces cas relèvent du même schéma : l’opposition à une décision prise dans un cadre démocratique,…. au nom d’une « vraie » démocratie. Ces manifestations se présentent donc elles-mêmes comme le symptôme d’une pathologie du système démocratique. Qu’en est-il ?
Pour préserver la stabilité de la communauté, la décision démocratique, qui prétend dépasser le dissensus par la délibération, doit in fine obtenir l’accord tacite de ses opposants. Mais le processus démocratique bute sur un point aveugle : il n’est pas juste qu’une majorité arithmétique, passive ou peu impliquée, impose purement et simplement sa décision à une minorité fortement engagée et passionnée. Au-delà de la crise de légitimité de l’institution et de ses « élites », c’est ce point aveugle de la démocratie que manifeste la manifestation.

jeudi 9 octobre 2014

La g.p.a. est-elle moralement condamnable ?



La question de la gestation pour autrui – g.p.a. – pose problème à l’évidence. Pour y voir plus clair, il faudrait d’abord distinguer ce qui relève de la psychologie de l’enfant, ce qui est socialement choquant, ce qui devrait être interdit ou encadré par la loi, et enfin ce qui serait condamnable d’un point de vue moral.
Je ne connais aucune évidence qui se dégage du point de vue médico-psychologique qui permettrait de trancher pour ou contre la g.p.a. Il en est de même du point de vue social, les sondages sur l’acceptabilité de la g.p.a. donnant des résultats contradictoires. Quant au point de vue politique, il est complètement embrouillé par la pusillanimité de la « classe politique », en pleine crise de confiance.
Il reste le dernier point qui peut et doit être discuté. Quels principes permettent de juger l’acceptabilité de la g.p.a. ? Etant donné la pluralité des doctrines morales, il convient selon moi de ne retenir qu’un seul principe sur lequel tous peuvent s’accorder, le principe de morale minimale : ne pas nuire objectivement à autrui. Cependant, pour guider l’action dans une société ouverte, laïque, dans laquelle plusieurs conceptions morales coexistent, il faut également prendre en compte au moins deux principes éthiques :
Le principe d’autonomie : 1) la libre disposition de son corps, 2) la liberté de contracter entre individus autonomes.
Le principe de justice : a) la protection des faibles, b) la non-marchandisation du corps, principe qui découle du précédent.
La non-nuisance à autrui ne peut guère être invoquée ici, sauf à prendre en compte un point de vue psycho-anthropologique fumeux qui prédit l’effondrement de la civilisation, ou bien une nuisance pour l’enfant à naître, qui n’est, à ma connaissance, étayée par aucune étude. Ainsi, le rejet de la g.p.a. se fait le plus souvent au nom du principe de justice, faisant fi du principe d’autonomie : les mères gestatrices, uniquement mues par l’appât du gain, seraient de fait réduites à la condition d’un utérus à louer – ce qui est effectivement le cas dans la plupart des pays qui autorisent la g.p.a..
Or si cette façon d’envisager la g.p.a. est à craindre, elle n’a rien d’inéluctable. Autrement dit, si la loi encadre fermement ce qui ne doit être qu’exceptionnel, une logique du don, moralement justifiée, peut l’emporter : la g.p.a. ne serait envisageable et acceptable que pour un couple stérile, pour lequel la p.m.a. serait impossible, la mère gestatrice ne pouvant être qu’un membre de la famille ou une amie proche, ayant déjà eu un enfant, ayant un revenu supérieur ou égal aux « demandeurs », et de façon totalement gratuite.

jeudi 25 septembre 2014

Sentez-vous l'insurrection qui vient ?



L’insurrection, ce n’est ni la révolte, ni la révolution. La première se dissout dans l’indignation, qui rassure ceux qui l’expriment, sans ébranler ceux qu’elle vise, la seconde dans la prise du pouvoir par de nouveaux maîtres, qui ne manquent jamais de trahir les idéaux qui les ont portés.
L’insurrection n’est ni une tempête émotionnelle passagère, ni un changement de système de pouvoir, elle est de l’ordre de la naissance : quelque chose se dresse, qui existait déjà en germe, qui devait mûrir lentement avant d’apparaître au grand jour. L’insurrection c’est aussi une résurrection, un retour aux fondamentaux, aux valeurs essentielles, vitales.
Sentez-vous les prémisses de l’insurrection ? Certains négatifs : perte de confiance dans le système de représentation, conscience de la catastrophe écologique en cours, sentiment diffus d’un vide de sens,… Mais d’autres positifs : multiplication des expériences de modes de vie alternatifs, projets de convocation d’une assemblée constituante pour une VIème République, montée en puissance de la notion de biens communs à protéger contre la prédation capitaliste…
Dans cette période trouble, dont chacun sent confusément qu’il faudra sortir d’une façon ou d’une autre, deux courants émotionnels opposés se généralisent : d’un côté la colère, la défiance et la peur, d’un autre la lucidité, la confiance et la joie. Si le premier l’emporte, un régime autoritaire, nationaliste ou écologiste est possible, si le seconde l’emporte, une démocratie réelle et une libération de l’emprise du capital sur nos vie sont possibles.
Comment sentez-vous l’insurrection qui vient ?

jeudi 22 mai 2014

Qu'est-ce que l'Europe ?

Quand on parle de l’Europe, parle-t-on du Parlement, du Conseil, de la Commission, de la zone euro, de la technocratie bruxelloise ? Quand on parle des enjeux de l’élection européenne, parle-t-on de culture, d’économie, d’harmonisation, de gouvernance ? Ou encore  des effets de la politique de l’u.e. sur la vie des gens et des entreprises : le chômage, la compétitivité, les subventions, les normes, les règlements... Bref, l’Europe on ne sait pas trop ce que c’est, mais on sait ce que ce n’est certainement pas : un peuple européen conscient de lui-même.
Pour répondre à la question « Qu’est-ce que l’Europe ? », il faut déterminer son noyau spécifique, ce qui la distingue radicalement des autres continents. Pour ma part je ne vois qu’un seul critère distinctif : l’extrême diversité des peuples et des nations qui la composent. En effet, nulle part ailleurs, on ne trouve, concentré sur un territoire aussi exigu, une telle diversité de pays, de cultures, de paysages, de langues, de modes de vie. Paradoxalement, ce qui fait l’unicité de l’Europe et donc son unité, c’est sa diversité ! Or l’idéal des Lumières, celui-là-même qui a inspiré ceux qui ont porté l’Europe sur les fonts baptismaux, était de fonder un ordre purement politique et juridique, et de réduire le peuple à un ensemble de citoyens égaux car abstraits de toutes leurs déterminations particulières. Ainsi, l’Europe qui a été le terreau des Lumières, est donc aussi, en elle-même, le principal obstacle objectif à la réalisation de leur idéal émancipateur par abstraction des différences. Aujourd’hui, la perspective de l’indifférenciation des citoyens suscite dégoût et rejet, et l’on voit partout s’exprimer une passion de la différenciation contre celle de l’égalité, vue comme une normalisation froidement gestionnaire et administrative : différences hommes/femmes, couples hétéro/couples homos, français de souche/immigrés, flamands/wallons, pro-russes/pro-ukrainiens, bretons/poitevins, chrétiens/musulmans,…

La diffusion de cette passion identitaire et différentialiste, porte en germe l’éclatement de l’Europe,… Or on nous parle de politique agricole, de normes européennes, d’harmonisation fiscale ! Voudrait-on exacerber le rejet de l’Europe, on ne s’y prendrait pas autrement !

mardi 22 avril 2014

Peut-on en finir avec l'esclavagisme ?



 Être esclave, c’est être réduit au rang d’objet, dans un rapport de domination, rapport par lequel l’esclave déleste le maître de la charge des besognes nécessaires, afin que celui-ci puisse consacrer l’essentiel de son temps aux activités libres, plus nobles (version féodale), plus hautes (version antique) ou plus distrayantes (version moderne).
Ma thèse est que, contrairement à ce qu’il nous plait de croire, nous ne sommes jamais sortis de l’esclavagisme ! Celui-ci a juste changé de forme : le passage des esclaves animaux aux esclaves humains puis aux esclaves machines a masqué la permanence du principe esclavage, insupportable aux yeux de la société occidentale qui se sent moralement si supérieure aux sociétés « barbares » du passé, ouvertement esclavagistes.
Et pourtant jamais dans l’histoire humaine, une société n’a tant dépendu de l’esclavage, ni autant cumulé ses 3 formes. Alors que le recours aux esclaves était autrefois réservé à une mince couche de la société, la classe aristocratique, il s’étend aujourd’hui à la classe moyenne mondiale dont chaque représentant dépend pour vivre de plusieurs dizaines d’« équivalents esclaves ». Ainsi par la magie de la rationalité instrumentale, l’individu occidental moyen peut calculer son empreinte écologique, appellation politiquement correcte de sa dépendance vis-à-vis de l’esclavage animal et machinal, mais il peut aussi calculer son « empreinte esclavagiste » (lien ci-joint) autrement dit la dépendance de son mode de vie vis-à-vis d’esclaves humains, sous-prolétaires « délocalisés » hors de sa vue, en Asie notamment, employés pour des salaires de misère aux tâches productives pénibles, ingrates, répétitives, abêtissantes, déshumanisantes.
Le grand rêve de la modernité occidentale était le remplacement des esclaves humains par les esclaves machines, mais pas la suppression du principe esclavage en lui-même. Ainsi, la permanence de ce principe quasi-universel, combiné à l’épuisement des ressources en matière et en énergie fossile qui sape drastiquement les possibilités de recours à grande échelle aux esclaves machines, rendent tout à fait imaginable la recrudescence à très grande échelle de l’esclavage humain.

jeudi 3 avril 2014

Peut-on savoir quelque chose sans y croire ?



Clément Rosset affirme dans un petit bijou de philosophie intitulé Le réel et son double qu’il n’est « Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité ». Cette thèse se vérifie en moultes occurrences à l’échelle de l’individu, mais c’est à celle des sociétés qu’elle devient absolument évidente. En effet, l’Histoire confirme abondamment la capacité d’auto-aveuglement des hommes quant à ce qui leur pend littéralement au nez. Mais jamais auparavant, le dédoublement cognitif entre ce que nous savons et ce que nous croyons n’a été aussi abyssal : la destruction de la nature à l’échelle planétaire, prophétie d’autant plus forte qu’elle relève d’un savoir scientifique sur-documenté. Cette aveuglante évidence reste en effet purement théorique, puisque nous nous révélons collectivement incapables d’en tirer les implications pratiques en termes de comportement, à savoir la nécessité d’une modération drastique de notre consommation matérielle et énergétique, non pour éviter la catastrophe – elle est déjà en cours – mais pour en limiter les conséquences futures.
Nous savons mais nous n’y croyons pas… suffisamment pour accepter de changer notre point de vue sur le monde, nos formes de vie et nos habitudes. L’aveuglement volontaire se dédouble et se renforce d’une paresse de la volonté. Ainsi nous préférons croire au capitalisme « éco-responsable », aux voitures « propres », aux éoliennes, au recyclage, aux produits bio… pour ne rien changer.
Mais c’est au niveau politique que l’aveuglement volontaire atteint son paroxysme : notre système s’avère intrinsèquement incapable de penser et d’agir vis-à-vis des catastrophes à venir car les coûts de l’action préventive sont énormes alors que les gains politiques sont nuls. En effet, étant donné que ce qu’on a évité n’a aucune visibilité, empêcher un évènement d’advenir est totalement contre-productif en matière électorale. Pire : appeler à la modération de la consommation, agir pour la diminution du « vouloir d’achat », remettre en question la sacro-sainte croissance réductrice de chômage… au prix de la destruction du monde, sont suicidaires en matière électorale.

vendredi 14 mars 2014

Sommes-nous bien représentés ?

Représenter une chose, c'est mettre autre chose à sa place. L'approche des élections est l'occasion de s’interroger sur la notion de représentation, qui nous semble indissociable de celle de démocratie, or ce lien ne va pas de soi. Ainsi, l'aristocratie élective a longtemps été considérée comme la meilleure forme de gouvernement, et la démocratie comme la pire, étant donné que le peuple, c'est la plèbe, une masse indistincte, entièrement soumise à ses passions. L'assimilation de l'aristocratie élective à la démocratie s'est faite tardivement, par l'adoption du suffrage universel, au prix d’un paradoxe impensé : le peuple, soumis à ses passions, est inapte à gouverner, c'est-à-dire à délibérer et à décider par lui-même, pourtant il est capable de faire preuve de jugement pour choisir de bons représentants. Le corps des citoyens est donc un monstre hybride, à la fois irrationnel et doué de raison.
Pour penser ce qu'il est courant de nommer "crise de la représentation", il faut donc 1) revenir à son fondement réel : l'aristocratie élective, régime où le peuple est doté d’une seule capacité politique, celle de reconnaître les plus aptes à exercer le pouvoir, 2) examiner le mode de sélection de la dite "élite politique", formule particulièrement problématique puisqu’on ne sait pas si c’est l’élection qui, conformément à l’étymologie, fait l’élite, ou bien si l’élite préexiste à sa propre élection. Si l’on admet l’existence d’une telle élite indépendamment de l’élection, il convient bien sûr de s’interroger sur son domaine d’excellence. Or force est de constater que celui-ci ne relève ni de la compétence, ni de la vertu, mais de la capacité à séduire un auditoire : celui des militants d'un parti tout d'abord, celui des électeurs ensuite. Les premiers sélectionnant naturellement le candidat qui aurait le plus de chances de séduire les seconds, qui eux-mêmes sont contraints dans leur choix par la sélection des premiers. Il y a donc un jeu d'images et de miroirs, qui n'est qu'affaire de communication, et aucunement de compétence ou de vertu.
Nommer démocratie ce qui n'est en fait qu'une oligarchie légitimée par la mise en scène de l'élection est en fait une usurpation d'identité qui n'a qu'un but objectif : endormir la pensée critique. Il me semble qu'il est urgent de retrouver le sens de la démocratie, avant que la déliquescence du régime actuel ne débouche sur un régime ouvertement autoritaire : une oligarchie financière, une dictature nationaliste ou écologique.    

"Ce qui est fait pour nous, que d'autres ont décidé sans nous, est en réalité contre nous. Soyons des êtres actifs. " disait Nelson Mandela.