jeudi 26 septembre 2013

Peut-on s’engager du fond son canapé ?



Autrefois pour militer on allait manifester, on assistait à des réunions, on distribuait des tracts,… Aujourd’hui, c’est plus pareil, ça change, ça change,… bien assis dans son canapé Ikéa, en un click, on peut protester contre la déforestation, la culture des OGM, l’exploitation du gaz de schiste, soutenir un intellectuel chinois, un condamné à mort étatsunien, ou un bijoutier niçois, assassin à l’insu de son plein gré,… Ce néo-militantisme en chambre à un nom - le slacktivisme –, et des experts qui analysent le taux d’engagement d’une pétition (le nombre de personne qui la font suivre à leurs contacts), ou le taux de transformation en real life (le nombre de personnes qui passent à l’action physiquement).
Mais l’idée d’engagement implique une mobilisation, un effort intellectuel et physique, donc du temps passé à s’informer sur la cause que l’on défend, sur les arguments de ses adversaires, se rendre à des réunions, participer à des actions matérielles,… A défaut de ces critères, il n’y a que l’expression d’une opinion, réduite à sa plus simple expression, l’action d’opiner, « liker » : terme protéiforme qui englobe aussi bien le soutien à une cause juste, l’appréciation des photos en ligne de ses potes, l’évaluation d’un service ou d’une marchandise, un jugement sur un film, une émission ou un livre… Bref le slacktivisme serait-il un symptôme ? La colonisation de tous les aspects de la vie par le néo-marketing ? Un indice : les pages facebook de soutien à telle ou telle cause ont évidemment une valeur marchande proportionnelle au nombre de « likeurs »…

jeudi 20 juin 2013

Comment être sûr d'avoir raison ?




Vous avez une idée à laquelle vous tenez particulièrement, mais vous ne savez pas comment faire pour vous immuniser contre la contradiction, les arguments scabreux des autres qui ne pensent pas comme vous. Problème aussi vieux que le langage lui-même sans doute…
Autrefois un nombre limités de médias généralistes fournissaient un ensemble de faits acceptés par tous, à partir desquels les oppositions d’interprétation pouvaient se rencontrer, débattre, discuter, pour faire vivre la politique en régime démocratique. Les réseaux sociaux ont changé la donne. Ainsi aujourd’hui, chacun peut filtrer les informations dans le sens unique qui s’accorde avec ses croyances, sélectionner exclusivement les médias de sa communauté de pensée… En sur-régime de flux informationnel, il est désormais possible comme jamais auparavant de se retrancher dans sa bulle cognitive, évitant ainsi la confrontation avec les autres, les inconscients, manipulés consentants, aveugles et sourds, ceux qui ne pensent pas comme moi. La politique redevient alors un champ d’affrontement entre ennemis irréconciliables, car ils ne vivent tout simplement pas dans le même monde…
La conversation est une modeste tentative d’entretenir une idée de la politique comme rencontre des opposés, pacification du dissensus…

mercredi 5 juin 2013

Faut-il se libérer du principe de précaution ?



Que faut-il penser de l’interdiction de la cigarette électronique dans les lieux publics ? Il y a sans doute mille et un sujets plus propices à l’indignation, mais les petites choses peuvent parfois être des symptômes intéressants :
-       La généralisation du principe de précaution semble devenu l’alpha et l’oméga de la morale républicaine. Or ce principe s’appliquait à son origine lorsque « la réalisation dun dommage, bien quincertaine en létat des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible lenvironnement ». Cette prudence quant aux effets globaux de nos actions, a dérivé vers un précautionnisme, une aversion aux risques de toutes natures. Mais on touche ici à l’absurde car, si l’on ne connaît pas les effets à longs termes du vapotage, on sait d’ores et déjà qu’il est infiniment moins nocif que la clope. On sacrifie donc un présent réel à un futur incertain !
-       Le rapport d’experts sur lequel s’appuie la ministre de la santé formule ainsi le motif principal qui justifie l’interdiction : «Dans les lieux où il est interdit de fumer, l’e-cigarette, même sans nicotine, pourrait constituer une incitation à fumer». Voilà la grande affaire : l’incitation ! Les individus s’influencent les uns les autres, mais n’est-ce pas le jeu normal de la vie en société ? On veut protéger les citoyens de l’influence réciproque qu’ils exercent les uns vis-à-vis des autres, mais que dire alors des industries mondiales de l’incitation publicitaire qui inoculent partout la propagande consumériste ? Evidence : la généralisation planétaire du niveau de consommation matérielle des plus riches pourrait affecter de manière grave et irréversible lenvironnement  N’est-ce pas là que le principe de précaution bien pensé devrait s’appliquer ?

jeudi 23 mai 2013

Faut-il résister ou s'adapter à la suprématie de l'anglais ?



L’indignation abstraite est dans l’air du temps (cf. la conversation 72), elle fait feu de tout bois, son nouvel objet : la langue française. Celle-ci serait menacée par l’invasion (ir)résistible de l’anglo-américain, invasion à laquelle le gouvernement actuel collaborerait activement par un projet de loi instituant l’obligation de cours en anglais à l’université, comme cela se pratique ailleurs en Europe. Nouvel accès de panique morale (cf. le texte de Claude Hagège), ou acceptation réaliste de la nécessité d’une langue véhiculaire internationale ? La suprématie linguistique de l’anglo-américain dans le monde est un fait ; la question est de savoir s’il faut s’y adapter ou y résister ?
-       Les réalistes pointent que le projet de loi ne concernerait qu’1% des cours, que les universités françaises attirent moins les étudiants étrangers du fait de la barrière linguistique, que le niveau d’anglais de nos élites est notoirement faible.
-       Les résistants répondent que c’est un pas de plus sur la pente du déclin international de la langue française, que le français a été et reste encore une langue internationale, donc d’enseignement supérieur, et qu’il appartient à l’Etat de la promouvoir comme telle.
Il me semble que la suprématie de l’anglais n’est pas un fait moralement neutre, elle relève d’une américanisation du monde, elle véhicule des valeurs et une représentation du monde à laquelle il faut résister : en un mot le consumérisme effréné. Par ailleurs, je sais que lire un article ou un ouvrage sérieux, suivre un discours de haut niveau dans une langue que l’on ne maîtrise pas parfaitement, implique forcément une perte de compréhension. Ainsi en Allemagne où l’anglais à l’université est utilisé massivement, une étude réalisée auprès d’étudiants en médecine a révélé que 25% d’un texte en anglais leur échappent.
Cependant je n’idéalise pas la langue française, un idiome issu du latin de cuisine, imposé aux forceps aux populations des campagnes et aux peuples colonisés. En fait le vrai sujet qui pourrait passionner les citoyens serait l’instauration d’une langue européenne, langue symbolique commune, élément décisif d’une identité européenne, enseignée partout. Ce ne peut pas être l’anglo-américain, mais pas non plus le français ou une autre langue d’un pays dominant ; je propose le grec ! Une façon de rendre honneur à la Grèce, berceau de l’Europe, injustement sacrifiée sur l’autel de la rigueur.

jeudi 9 mai 2013

Quel indigné êtes-vous ?



L’indignation morale est le nouvel impératif catégorique de la société médiatique avancée. L’injonction hessélienne fait consensus : Indignez-vous, pour n’importe quoi, mais indignez-vous ! Et de fait, pour la belle âme, spectatrice des JT, pas une semaine ne se passe sans une nouvelle occasion de s’indigner : le voile islamique, Depardieu, Cahuzac, le mariage pour tous, l’opposition au mariage pour tous,…Mais peut-on mettre dans le même sac toute colère ayant une connotation morale ?
Pour y voir plus clair, je propose de distinguer l’indignation abstraite et l’indignation concrète ; la première s’éveille lorsque des principes auxquels nous tenons sont bafoués, la seconde lorsque la dignité humaine d’une personne n’est pas respectée, la réaction spontanée face au mal fait à l’autre à l’étranger, à celui qui n’est rien pour moi - à distinguer de la simple colère que nous ressentons lorsque c’est à nous, ou à l’un de nos proches, que le mal a été fait.
L’indignation abstraite, c’est celle du musulman face aux caricatures de Mahomet, du catholique face au dé-sacrement du mariage, ou à l’opposé celle de l’athée face à la panique morale du précédent, celle du citoyen face à la prévarication, la pusillanimité et l’égoïsme des puissants, de la bien-pensance écolo-bobo face aux OGM, aux centrales nucléaires, de la parano face au complot planétaire…
L’indignation concrète, c’est celle du juste qui cache une famille juive inconnue, du militant qui aide des sans-papiers, du courageux quidam qui intervient quand quelqu’un se fait agresser devant lui, c’est celle qui me saisit en ce moment face à l’effondrement de l’immeuble qui a enseveli des centaines de petites mains, des esclaves qui fabriquent nos habits, qui ne déclenchera aucune manifestation ni aucun débat télévisé.
Indignez-vous, indignons-nous ! Mais n’oublions pas que c’est au nom de l’indignation abstraite, celle des principes et des belles idées, que l’on sacrifie allègrement l’individu.