vendredi 27 février 2026

Quelle alliance contre le triomphe de l'égoïsme ?

 

Dans « Le triomphe des égoïsmes », le sociologue Camille Peugny analyse la façon dont les classes moyennes supérieures ont été depuis plusieurs décennies, par leur mode de vie, les agents de la néolibéralisation qui mine notre Etat social. Cette analyse très documentée n’aborde pas la question des retraites. Or je pense que celle-ci n’est pas triviale.

Nous bénéficions en France d'un des régimes de retraite les plus généreux du monde. Qui s'en plaindrait ? Ce fait brut ferait presque oublier qu’il y a, aux extrêmes, deux styles diamétralement opposés de retraites : la croisière s’amuse, pour les 10-20% les lieux lotis, ou la triste galère pour les deux millions de retraités qui vivent sous le seuil de pauvreté. Retraite généreuse pour certains, minime pour d’autres. Aucune réforme n’a réussi à rendre la retraite équitable et universelle. 

Mais le problème crucial est ailleurs : les retraites comptent pour plus de la moitié dans le fardeau de notre dette sociale en croissance permanente. Une des conséquences de la rigueur budgétaire qu’elle impose, non des moindres, est que l'État n'a pas de marge de manœuvre pour mener à bien une politique énergique de soutien de la jeunesse pauvre ou précaire. En effet, selon le rapport 2025 des missions locales, un jeune sur quatre vit en dessous du seuil de pauvreté, et la moitié des personnes pauvres ont moins de 30 ans.

Par ailleurs, les marchés financiers, créanciers de la France, investissent toujours massivement dans les énergies fossiles. Si l'on ajoute à ce constat que les classes moyennes supérieures, qui bénéficient des meilleures retraites, sont aussi celles qui voyagent le plus, consomment le plus, sont surreprésentées à l’Assemblée,... on comprend mieux le blocage qui cantonne la jeunesse non privilégiée dans la précarité ou la pauvreté, qui ruine ses espoirs de bénéficier un jour d’une retraite correcte, et qui se perpétue grâce à l’accroissement permanent d'une dette, économique et climatique, que devrons assumer les générations futures. 

Alors, plutôt que globaliser La classe moyenne, se focaliser sur les ultra riches, ou envisager Les retraités comme une catégorie homogène, il faudrait dénoncer le triomphe de l’égoïsme, la coalition fossile entre les classes moyennes supérieures et les plus riches. Cette coalition silencieuse échappe en grande partie au clivage droite/gauche, focalisé sur l’imposition des ultra riches, l’âge de départ à la retraite, la sécurité ou l’immigration.

En cette période préélectorale qui s’ouvre pour plus d’une année, à nous d’imaginer les principes d’une alliance générationnelle et climatique. Pour rédiger le manifeste de cette Alliance, à vos plumes citoyens !

jeudi 5 février 2026

Quels sont les "mots-arsenic" de notre époque ?

 

Victor Klemperer, fin analyste de la propagande nazie, avait compris que « les mots peuvent être comme de minuscules gouttes d'arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu'après quelque temps, l'effet se fait sentir ». Ce diagnostic est encore plus pertinent aujourd’hui, car la propagande a profondément changé de nature ; à l'ère des réseaux, le langage n’est plus tant un vecteur d’idées qu’un bain immersif fait de mots, d’éléments de langage, de formules, de slogans,... Dans le bourdonnement incessant et désordonné du flux de signes, les discours marquent moins notre esprit que la prolifération de certains mots qui nous traversent sans qu'on les remarque, diffusant de minuscules gouttes d’arsenic : une charge émotionnelle, des connotations, des présupposés, des associations, qui nous imprègnent et déterminent nos idées, nos actions. Parmi ces mots opérant en nous, à notre insu, beaucoup plus insidieusement que des discours structurés, je distingue les mots-cloches et les mots-poisons.

Les mots-cloches sont neutres en eux-mêmes, mais leur répétition insistante, comme les cloches de l’église appelant les fidèles, agit sur les esprits. Ainsi sécurité, immigration, identité, sont des signes avant-coureurs de la conquête du pouvoir par le R(F)N. Ce qu'on a coutume d'appeler « dédiabolisation » n'est donc pas tant le résultat d'une stratégie organisée, que celui d'une mise en condition lexicale par les médias et les algorithmes. Les électeurs n'ont au fond de "bonnes raisons" de voter R(F)N que parce qu'ils baignent dans un bain de mots-cloches qui rendent ces raisons "bonnes".

Les mots-poisons par contre sont toxiques en eux-mêmes, ainsi : intelligence artificielle, Grand remplacement et antisionisme. 1) L'intelligence supposait jusqu'à présent une subjectivité, un projet de sens. En nommant "intelligence" un dispositif statistique automatisé, au service de gigantesques structures de pouvoir, nous nous accoutumons petit à petit, à déléguer nos fonctions intellectuelles supérieures. 2) Le grand remplacement, fantasme paranoïaque d'extrême droite, est repris par J. L. Mélenchon, en une sens certes différent, mais participant à la lente diffusion de ce poison, aggravant par ailleurs la confusion entre gauche et droite, extrême gauche et extrême droite. 3) L'antisionisme entretient l'ambiguïté entre le projet socialiste des fondateurs d'Israël, le gouvernement actuel d'extrême droite, les colonies illégales et les suprématistes juifs fanatiques. Etant donné que la grande majorité des juifs considèrent que l'existence d'Israël est nécessaire comme refuge ultime face à l'antisémitisme persistant, l'antisionisme n’est rien d’autre que le masque de l'antisémitisme.

Que faire contre les mots-poisons ? Être conscient de leur effet et lever leur ambiguïté : renommer les IA « Perroquet stochastique » ou « images hypertruquées » ; plutôt que le très ambigu « antisionisme », dénoncer clairement et précisément la politique d’extermination du gouvernement israélien d’extrême droite ou les colons racistes et suprémacistes en Cisjordanie.