jeudi 5 février 2026

Quels sont les "mots-arsenic" de notre époque ?

 

Victor Klemperer, fin analyste de la propagande nazie, avait compris que « les mots peuvent être comme de minuscules gouttes d'arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu'après quelque temps, l'effet se fait sentir ». Ce diagnostic est encore plus pertinent aujourd’hui, car la propagande a profondément changé de nature ; à l'ère des réseaux, le langage n’est plus tant un vecteur d’idées qu’un bain immersif fait de mots, d’éléments de langage, de formules, de slogans,... Dans le bourdonnement incessant et désordonné du flux de signes, les discours marquent moins notre esprit que la prolifération de certains mots qui nous traversent sans qu'on les remarque, diffusant de minuscules gouttes d’arsenic : une charge émotionnelle, des connotations, des présupposés, des associations, qui nous imprègnent et déterminent nos idées, nos actions. Parmi ces mots opérant en nous, à notre insu, beaucoup plus insidieusement que des discours structurés, je distingue les mots-cloches et les mots-poisons.

Les mots-cloches sont neutres en eux-mêmes, mais leur répétition insistante, comme les cloches de l’église appelant les fidèles, agit sur les esprits. Ainsi sécurité, immigration, identité, sont des signes avant-coureurs de la conquête du pouvoir par le R(F)N. Ce qu'on a coutume d'appeler « dédiabolisation » n'est donc pas tant le résultat d'une stratégie organisée, que celui d'une mise en condition lexicale par les médias et les algorithmes. Les électeurs n'ont au fond de "bonnes raisons" de voter R(F)N que parce qu'ils baignent dans un bain de mots-cloches qui rendent ces raisons "bonnes".

Les mots-poisons par contre sont toxiques en eux-mêmes, ainsi : intelligence artificielle, Grand remplacement et antisionisme. 1) L'intelligence supposait jusqu'à présent une subjectivité, un projet de sens. En nommant "intelligence" un dispositif statistique automatisé, au service de gigantesques structures de pouvoir, nous nous accoutumons petit à petit, à déléguer nos fonctions intellectuelles supérieures. 2) Le grand remplacement, fantasme paranoïaque d'extrême droite, est repris par J. L. Mélenchon, en une sens certes différent, mais participant à la lente diffusion de ce poison, aggravant par ailleurs la confusion entre gauche et droite, extrême gauche et extrême droite. 3) L'antisionisme entretient l'ambiguïté entre le projet socialiste des fondateurs d'Israël, le gouvernement actuel d'extrême droite, les colonies illégales et les suprématistes juifs fanatiques. Etant donné que la grande majorité des juifs considèrent que l'existence d'Israël est nécessaire comme refuge ultime face à l'antisémitisme persistant, l'antisionisme n’est rien d’autre que le masque de l'antisémitisme.

Que faire contre les mots-poisons ? Être conscient de leur effet et lever leur ambiguïté : renommer les IA « Perroquet stochastique » ou « images hypertruquées » ; plutôt que le très ambigu « antisionisme », dénoncer clairement et précisément la politique d’extermination du gouvernement israélien d’extrême droite ou les colons racistes et suprémacistes en Cisjordanie.


mercredi 7 janvier 2026

Comment endiguer la passion sadique de l'Homme ?

 

Bonne année ? D'après le dernier rapport du Global Carbon Project, les émissions fossiles mondiales ont atteint un niveau record en 2025. Ainsi, malgré nos efforts vertueux, rien ne semble pouvoir infléchir la poursuite effrénée de l’emballement climatique. Les voitures électriques, les panneaux solaires et autres éoliennes n’y changeront rien. Sans bifurcation radicale le cap des 2 voire 3 degrés de réchauffement sera inéluctablement atteint, détruisant la nature et pulvérisant les sociétés, par l’explosion des inégalités, la répétition des catastrophes, les flux croissants de réfugiés, les crises alimentaires et sanitaires,... Ce scénario catastrophique est largement connu, et bien documenté, alors comment ne pas envisager sérieusement l'hypothèse d'un suicide méthodique de l’humanité ? 

Le suicide étant un acte volontaire, il faudrait désigner un responsable. Mais plutôt qu’incriminer encore les riches, les élites, les Trump, Poutine and co, le complot judéo-maçonnique, le capitalisme, ou une punition divine, ne faut-il pas plutôt envisager un suicide collectif ? Encore faudrait-il en trouver le mystérieux ressort. Je propose l’idée une part sombre tapie au fond de l’homme, une « passion sadique » (cf l'essai de Dany-Robert Dufour, Sadique époque). Il ne s’agit pas du sadisme psychopathique consistant à jouir de la souffrance d’un autre, mais d’un sadisme banal, donc bien plus redoutable. Sa maxime, inverse de la morale kantienne, pourrait être : «  Considère l’autre, non comme une fin, mais comme un moyen pour réaliser tes propres fins ». Ceci n’implique pas que l’autre doive souffrir, mais le fait qu’il souffre est totalement secondaire au regard de ta jouissance.

Personne aujourd'hui, en Occident tout au moins, ne peut dire qu’il ignore les conséquences catastrophiques de l'extraction des milliards de tonnes de charbon, de pétrole et de gaz nécessaires pour produire et transporter la camelote surconsommée. En ce sens, la jouissance consumériste est sadique car elle sacrifie sciemment les autres, proches ou lointains, dans le temps ou dans l’espace, soit un coût humain, animal et environnemental totalement disproportionné – la proximité entre consommer et consumer est en ce sens éclairante. Corrélativement à la libération dans l'atmosphère des milliards de m3 de CO2 nécessaires pour notre surconsommation, le technocapitalisme industriel a libéré un sadisme consumériste qui n'est au fond que le prolongement du sadisme infantile décrit par Freud. Ainsi Trump, Poutine, Musk et Xi Jin Ping ne sont que les modèles ultimes de l’homo sadicus, dignes héritiers de Néron, Caligula et bien sûr du Marquis de Sade. Ne nous y trompons pas, il y a en chaque être humain un fond sadique intolérant à la frustration, prêt à sacrifier l'autre sur l'autel de sa jouissance. L'éducation vise à discipliner cette part sauvage, mais que peut-elle aujourd'hui face aux réseaux sociaux potentialisés par les IA, cette entreprise mondiale d'abrutissement méthodique et d'infantilisation sadique ?

Dites-moi que j’ai tort, ou aidez moi à penser une issue possible à cette passion sadique…